25/10/2008

Raccourcis de journalistes

Entendu tel quel à la radio :

"L'adolescent qui disait avoir reçu un coup de poing de son professeur a menti.  Depuis, l'enseignant s'est suicidé"

L'élève  a dit avoir été frappé et il a menti.  C'est un fait.
L'enseignant s'est suicidé après avoir été accusé. C'est un autre fait.
Par contre, contrairement à ce que l'annonce de ces deux événements laisse à penser, le fait que l'un était le prof de l'autre ne crée pas nécessairement une relation de cause à effet.

C'est dans la manière de raconter - ou plutôt de ne pas raconter - l'histoire que ça coince.
Quand on entend telle quelle cette information, ça laisse à penser que l'enseignant s'est suicidé parce que l'élève l'avait accusé.
Or, selon les professionnels qui gèrent cette histoire et qui la connaissent - à savoir, pas les journalistes qui la traduisent (*)- il semble que le suicide aurait été motivé par les difficultés familiales.  (normalement, le journaliste dit "que des difficultés familiales seraient à l'origine de cet acte de désespoir".  Il y a comme ça des formules toutes faites, des mots qui vont nécessairement ensemble dans le jargon journalistique - poids des mots, choc des photos - mais ce n'est pas le sujet.  Et puis Gotlib a produit un jour dans un Dingodossier ou une Rubrique à Brac, je ne sais plus, des planches fort bien documentées à ce sujet : je ne vais pas tout recommencer)

Objectivement, les faits sont les faits, et si on décortique mot à mot ce que les journalistes disent ou écrivent à ce sujet, on ne peut rien leur reprocher.  Ce qui me dérange, c'est que cette manière partielle de raconter l'histoire - celle-là ou une autre - induit des conclusions que chacun est libre de tirer. 
Evidemment, nous recevons de l'information - pardon : on nous noie sous de l'information - en masse, on l'écoute et on la lit, parfois sans même avoir vraiment conscience de ce que l'on ingurgite et très insidieusement, si l'on n'y prend pas garde, si on ne se pose pas la question de la décortiquer, de la trier, de l'analyser, de la vérifier, de comparer différentes sources, on finit par tirer, sans même s'en rendre compte, des conclusions tordues d'informations qui avaient déjà été triées, triturées et analysées sous un certain angle.

Dans le cas présent, je suis certaine que dans la tête de tas de gens, cette information donne : "L'enseignant s'est suicidé parce qu'un élève l'accusait de l'avoir frappé.  On sait maintenant que cet élève a menti, mais c'est trop tard, l'enseignant est mort".

Vous avez dit quatrième pouvoir ?  Mais ce pouvoir là est plus dangereux que tous les autres réunis parce qu'il ne dit pas son nom.

(*) : Oui, OK, ce sont les journalistes qui récoltent puis nous communiquent l'information.  Le problème, c'est qu'ils la résument et la synthétisent sans nécessairement avoir le souci de l'objectivité maximale.  C'est pareil dans des interviews dont on se rend compte qu'elles sont incomplètes, voire coupées au beau milieu d'une phrase parce que ça arrangeait bien le sujet comme ça.


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